PRÉFACE

Le début d’une amitié

II est rare qu’on puisse dater précisément le début d’une amitié. Tel est pourtant le cas de mon amitié avec Jacques Perrin : c’était pendant l’été 1981 alors que, par devoir, je lui jouais ce qu’il pouvait considérer comme un tour pendable.

Nous vivions encore dans la période heureuse au cours de laquelle, grâce à une législation intelligente, on nous présentait en douane, rue Léon Jouhaux, chaque mercredi, toutes les oeuvres destinées à être exportées. Nous avions le droit de retenir celles qui nous paraissaient d’un intérêt capital pour la conservation du patrimoine national et d’en demander l’achat par l’Etat au prix déclaré.

Ce mercredi-là le contrôle des exportations incombait à mon collègue Gérard Mabille. Ce fut donc à lui qu’on montra, de la part de Jacques, une paire de vases qu’il envoyait à des clients américains et dont Gérard, comme l’avait fait Jacques, saisit immédiatement l’importance. Il s’agissait d’une paire de vases à deux anses, magnifiques, en porcelaine tendre de Sèvres, qui étaient datés, ce qui est peu fréquent à Sèvres pour les vases, la date étant 1769. La forme évoquait celle d’une colonne rostrale. Le décor « incrusté » surtout retint l’attention de Gérard : un éblouissant décor de fleurs polychromes, peintes non pas à l’intérieur d’un cartouche à fond blanc comme d’habitude, mais directement sur un fond bleu d’une nuance très particulière. Les recherches de Serge Grandjean et de Pierre Ennès confirmèrent l’importance de ces oeuvres, créées par Jean-Jacques Bachelier, chef des ateliers de peinture de la Manufacture, ainsi que la rareté de la forme, dont aucun autre exemplaire n’est connu, et celle du décor, pratiqué très peu de temps. Nous décidâmes de suspendre l’exportation des vases et de tenter de les acheter. J’en proposais l’acquisition à nos instances à la rentrée d’octobre, elle fut acceptée, les vases sont maintenant exposés au Louvre.

Je ne connaissais pas Jacques. Ce fut donc à cette occasion que j’ai commencé à apprécier la bienveillance et l’élégance qui le caractérisent. Car, même s’il se trouva peut-être, par ma faute, dans une situation délicate vis-à-vis de ses clients américains, il ne chercha pas à intervenir auprès de nous ni ne manifesta aucune contrariété. Bien au contraire, il a toujours aidé les musées, favorisant leurs politiques d’acquisition et m’a donné maintes preuves d’amitié.

Daniel Alcouffe Conservateur général honoraire au Musée du Louvre