Jean-Honoré Fragonard
Vue inspirée par les jardins de la Villa d'Este
Lavis brun et gris sur pierre noire et encre brune
34.9 x 46.5 cm.
13 3/4 x 18 1/4 in.
13 3/4 x 18 1/4 in.
Lorsque le 27 août 1760, le directeur de l’Académie de France à Rome, Charles-Joseph Natoire (1700-1777) informe le surintendant des Bâtiments du roi du séjour de plus d’un mois à la Villa d’Este de l’abbé de Saint-Non accompagné de Jean-Honoré Fragonard, il précise : « Notre jeune artiste fait de très belles études qui ne peuvent que lui être utiles et lui faire beaucoup d’honneur. Il a un goût très piquant pour ce genre de paysage où il introduit des sujets champêtres qui lui réussissent ». Entre ce séjour en 1760 et un second exécuté en 1774 avec le financier Bergeret, le site enchanteur continue de nourrir l’imagination de Fragonard. Inscrite au sein d’une production variée, comprenant des peintures et dessins à sujets religieux ou libertins, des scènes de genre, des portraits et des paysages, notre feuille rappelle combien Fragonard a été un interprète merveilleux de la nature au cours du XVIIIe siècle.
Par son relief accidenté, la cascade située à l’écart du bourg dominé par le temple de Vesta, Tivoli n’a cessé de charmer ses visiteurs qui se devaient de visiter la Villa d’Este et ses jardins. C’est au contact de cet environnement millénaire, que Fragonard surmonte la période de découragement de sa pratique artistique à Rome pour renouer avec son aisance graphique, comme en témoigne les dix sanguines illustrant des sites de Tivoli que conserve le musée des beaux-arts de Besançon. Notre feuille n’est pas la copie fidèle du lieu, puisqu’elle en propose une réinterprétation, une invention nourrie de souvenirs mélangés de la Villa d’Este. A l’architecture spectaculaire de cette demeure princière, Fragonard préfère convoquer le souvenir de la profusion de la végétation des jardins qui n’étaient plus entretenus depuis plusieurs années. La fascination qu’exercent en 1760 les cyprès sur l’imagination du jeune pensionnaire est manifeste sur le Groupe de cyprès de la Villa d’Este de Besançon (ill. 1) et celui d’un parc italien de Washington (ill. 2), comme sur notre feuille.
(ill. 1) : Jean-Honoré Fragonard, Groupe de cyprès de la Villa d’Este avec la fontaine de l’Orgue, sanguine, H. 356 ; L. 480, Besançon, musée des beaux-arts et d’archéologie, inv. D. 2841.
(ill. 2) : Jean-Honoré Fragonard, Groupe de cyprès dans un parc italien, sanguine, H. 235 ; L. 377 mm, Washington, National Gallery of Art, inv. D. 1991.4.1.
Ici, il dresse un véritable portrait des trois cyprès, dont il accentue la taille de manière à les dégager de la masse des pins et autres bosquets, tout en découpant leurs silhouettes sur le ciel. Comme le soulignait Natoire, le dessinateur anime sa composition de détails pittoresques tels les personnages s’abritant à l’ombre des cyprès ou la dizaine de lavandières affairées autour du bassin alimenté par une cascade flanquée de statues de lions couchés. La feuille est entièrement réalisée au pinceau dont le tracé très fin alterne avec des accents plus épais, permettant de multiplier les modulations chromatiques. Les plages de lavis vont jusqu’à se superposer en augmentant chaque fois de gamme sur les cyprès, tandis que la main est beaucoup plus relâchée dans le tracé du reste de la composition. Les réserves sur la partie droite contribuent à équilibrer les volumes, tout en accentuant les contrastes d’ombre.
C’est en véritable poète de la nature que Fragonard réalise son dessin, reprise idéalisée de jardins observés. Sa sensibilité à l’égard de l’exubérance de la végétation que traduit le lavis brun, tout en transparence, persiste jusqu’en 1774, lors de son séjour à Tivoli. Pour cette raison, la chronologie des paysages de Fragonard a soulevé pendant longtemps de nombreuses difficultés que les travaux de Jean-Pierre Cuzin et Marie-Anne Dupuy Vachey notamment ont permis de démêler. Cette feuille reprend la composition d’une sanguine de plus petit format, dont on ne connaît l’existence qu’à travers sa contre-épreuve passée en vente en 1912 (ill 3) .
(ill. 3) : Jean-Honoré Fragonard, Vue inspirée par les jardins de la villa d’Este, contre-épreuve, H. 23 cm ; L. 37 cm
Le lavis ne se rattache ni aux dessins réalisés à Tivoli en 1760, ni à ceux réalisés lors du second séjour de l’artiste en 1774, mais à un groupe de dessins qui ont en commun des moyens techniques, des formats et surtout une approche du paysage analogues. A son retour en France, autour de 1765, Fragonard continue de dessiner des paysages qu’il n’étudie pas in situ, mais qu’il copie, ou imagine parfois, comme la célèbre Allée des cyprès de l’Albertina (ill. 4). Ainsi, le lavis brun de notre feuille ne traduit plus l’ombre rafraîchissante des arbres auquel s’oppose la lumière aveuglante qu’expriment les réserves de papier. Ce n’est plus la chaleur de l’été à Tivoli qui est décrite de la pointe du pinceau, mais l’écoulement du temps en un espace indéfini. La réflexion sur le temps qui se dessine ici n’est pas teintée de nostalgie et semble plutôt être l’expression d’un bonheur serein qu’évoque le souvenir de l’émerveillement face à la nature ressenti en Italie.
(ill. 4) : Jean-Honoré Fragonard, L’allée de cyprès de la Villa d’Este, plume et encre brune, lavis brun, H.465 ; L. 343 mm, Vienne, musée de l’Albertina, inv. 12735.
When on 27 August 1760, the Director of the French Academy in Rome informed the Surintendant des Bâtiments du Roi about the Abbé de Saint-Non’s stay of over a month at the Villa d’Este in the company of Jean-Honoré Fragonard, he said “Our young artist is making some very fine studies that will serve him well and do him much honour. He has a very lively taste for this kind of Landscape in which he introduces rustic subjects with great success.” Between this sojourn in 1760 and a second one in 1774 with the financier Bergeret, the enchanting site continued to feed Fragonard’s imagination. As part of a varied oeuvre, including paintings and drawings of religious or libertine subjects, genre scenes, portraits and landscapes, our sheet recalls how much Fragonard was a marvellous interpreter of nature during the 18th century.
With its hilly relief, the waterfall located outside the town dominated by the Temple of Vesta, Tivoli has continually charmed its visitors who came to visit the Villa d’Este and its gardens. It is through contact with this ancient environment that Fragonard overcame a period of discouragement about his artistic practice in Rome and returned to his graphic skill, as the ten red chalk drawings illustrating the sites of Tivoli now at the Besançon Musée des Beaux-Arts show. Our sheet is not a faithful depiction of the place, since it proposes a reinterpretation, an invention fed by combined memories of the Villa d’Este. Rather than the spectacular architecture of this princely residence, Fragonard preferred to recall his memory of the profusion of vegetation in the gardens which had not been maintained for several years. The fascination that the cypress trees aroused in 1760 on the imagination of the young pensionnaire is obvious in The Fine Group of Cypresses of the Villa d’Este (ill.1) and the Italian Park in Washington (ill. 2), as well as in our sheet.
(ill. 1) : Jean-Honoré Fragonard, The Fine Group of Cypresses of the Villa d’Este with a View of the Fountain of the Organ, red chalk, H. 356 ; L. 480, Besançon, musée des beaux-arts et d’archéologie, inv. D. 2841.
(ill. 2) : Jean-Honoré Fragonard, A Stand of Cypress Trees in an Italian Park, red chalk, H. 235 ; L. 377 mm, Washington, National Gallery of Art, inv. D. 1991.4.1.
Here, he has created a true portrait of three cypresses whose height he has emphasized so as to distance them from the mass of pines and other groves, while sharpening their silhouettes against the sky. As Natoire pointed out, the draftsman has enlivened his composition with picturesque details such as the figures sheltering in the shade of the cypresses and the dozen or so washerwomen busying themselves around the basin fed by a waterfall flanked by statues of recumbent lions. The sheet was entirely executed using a brush whose very fine trace alternates with thicker accents, allowing variations in colour modulations. Layers of wash go as far as being superimposed, each time increasing range over the cypresses, while the hand is much more relaxed in the execution of the rest of the composition. The areas of reserve on the right contribute to balancing the volumes, while emphasizing the contrasts of shadow.
It is as a true poet of nature that Fragonard has created his drawing, an idealized interpretation of observed gardens. His sensitivity to the vegetation’s exuberance translated by the transparent brown wash, persisted until 1774 and his second trip to Tivoli. For this reason, the chronology of Fragonard’s landscapes has for a long time raised many questions that the publications of Jean-Pierre Cuzin and Marie-Anne Dupuy Vachey in particular have untangled. This sheet repeats the composition of a smaller red chalk work whose existence we know only from its counterproof that passed at auction in 1912 (ill 3).
(ill. 3) : Jean-Honoré Fragonard, View inspired by the Gardens of the Villa d’Este, counterproof, H. 23 cm ; L. 37 cm
The wash is not associated with drawings made either at Tivoli in 1760 or those created during his second trip in 1774, but with a group of drawings which have all have techniques, formats and especially a similar approach to the landscape in common. On his return to France, around 1765, Fragonard continued to draw landscapes that he did not study in situ, but which he copied, or sometimes imagined, such as the famous Avenue of Cypress Trees at the villa d’Este, Albertina (ill. 4). Thus our sheet’s brown wash does not translate the refreshing shade of the trees to which the blinding light expressed by the reserve of the paper is opposed. It is no longer the summer’s heat at Tivoli that is described with the point of the brush, but the passing of time in an undefined space. The reflection on time which emerges here is not tinted with nostalgia and seems rather to be the expression of a serene happiness that is evoked by the memory of the wonder at nature felt in Italy.
(ill. 4) : Jean-Honoré Fragonard, The Avenue of Cypress Tree at the villa d’Este, pen and brown ink, brown wash, H.465 ; L. 343 mm, Vienne, musée de l’Albertina, inv. 12735.
