Croix attribuée à Andrea Tipa (1725-1766)
Les œuvres d’art siciliennes, et plus particulièrement celles de Trapani, incarnent savoir, raffinement, courage et ingéniosité humaine. Ce crucifix, daté de la première moitié du XVIIIᵉ siècle et attribué à Andrea Tipa pour des raisons stylistiques, reflète les compétences combinées des artisans, sculpteurs, ciseleurs, pêcheurs, navigateurs et graveurs, donnant ainsi naissance à une création unique.
Notre pièce appartient à la fin de l’apogée de l’artisanat du corail sicilien de Trapani : un moment culminant où artistes et artisans atteignent la perfection technique, associant et mêlant avec joie des matériaux hétérogènes, nobles, rares et précieux, pour les unir en un ensemble harmonieux et riche. Sur un piédestal au goût encore baroque s’élève une splendide croix en os, creusée d’un léger motif arabesque qui se termine aux quatre extrémités par les symboles des évangélistes, rappel de l’Apocalypse. Autour de la croix, une plaque de cuivre doré borde tout le pourtour et accueille de petits fragments de corail travaillés en feuilles d’acanthe.
Aux pieds de la croix, des nuages réalisés en nacre accueillent l’apparition de deux têtes de chérubins en ivoire, aux ailes en argent. Sous cette vision mystique, nous trouvons deux petits anges en ivoire, l’un de chaque côté, tenant des torches dont la flamme est en corail. Entre eux, une ultime nuagelette de nacre protège, en son centre, une tête de chérubin ailé en argent. En suivant les volutes, on descend jusqu’à la base où un triomphe de feuilles d’acanthe en corail et nacre décore l’ensemble de la surface. Au centre, dans une niche de nacre, se trouve une petite statue en corail de la Vierge recevant la visite de l’Esprit-Saint sous la forme d’une colombe en nacre. Il suffit d’éclairer la niche pour la voir resplendir et constater que l’artisan a soigné jusque dans le détail, en insérant une petite architecture avec colonnes et balustrade dans cet espace central. À l’extérieur, sur chaque flanc, deux vases contiennent des fleurs (symbolique chrétienne, la grâce sanctifiante) tout encore une fois en corail.
Cette profusion de matériaux précieux, travaillés avec une grande maîtrise, est typique de la production trapanese du XVIIIᵉ siècle. Les motifs décoratifs de ces architectures miniatures tirent souvent leur origine de ceux des églises et des palais siciliens. La Sicile, grâce à sa position stratégique en Méditerranée, a toujours été un carrefour où se sont rencontrées cultures et peuples venus de loin, apportant techniques, matériaux, savoir-faire, motifs artistiques et goûts variés. Un objet comme celui-ci semble ainsi renfermer en lui toute l’histoire des peuples méditerranéens.
Notre croix est riche en symbolique chrétienne et réunit des éléments qui, ensemble, racontent une histoire : celle du salut — commencée par l’Annonciation et culminant le sacrifice de la croix. Le corail renforce la charge symbolique du groupe sculpté, vu que l’Antiquité, il est considéré comme un talisman capable de repousser le mal et de protéger contre les maladies. Le christianisme, loin d’effacer cette croyance, s’en approprie : le rouge sanguin du corail devient le Sang divin et ses vertus protectrices deviennent symbole du salut de l’âme.
Les deux petits anges en ivoire et les têtes de chérubins présentent une forte affinité avec l’œuvre du sculpteur sicilien Andrea Tipa (1725-1766), fils de Giuseppe et frère d’Alberto, héritiers d’une famille d’artistes spécialisés dans l’ivoire et dans ses combinaisons avec le corail, la coquille, le bois et le cuivre doré. La manière de tracer les visages, de modeler les masses corporelles et le niveau technique atteint laissent peu de place au doute.
Matière précieuse et recherchée par des peuples du monde entier, le corail était considéré comme une merveille de la nature. Les artisans de Trapani ont su le transformer en merveille artistique, parvenant à dompter une matière difficile à travailler. Le corail de Trapani était réputé le plus beau et le plus précieux, et les artisans trapanesi les plus excellents dans cet art. Ils descendaient d’anciennes familles juives émigrées au IXᵉ siècle d’Afrique du Nord, fuyant famines et épidémies. Arrivés en Sicile, ils bénéficièrent d’une relative tolérance religieuse sous les dominations arabe, normande et souabe, jusqu’à la domination espagnole. Dès le XIVᵉ siècle, ils commencèrent à produire des paternostri, c’est-à-dire des chapelets en corail, et devinrent progressivement de plus en plus habiles, atteignant l’apogée aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Après l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492, décrétée par les souverains catholiques, beaucoup résistèrent en se convertissant au christianisme et poursuivirent leur activité. Chaque objet trapanese devient ainsi aussi le récit du savoir-faire et du courage : celui des pêcheurs qui défiaient la mer et les pirates qui infestaient la Méditerranée pour recueillir, dans les profondeurs, ces branches rouge sang à l’origine d’une production unique et surprenante. Aujourd’hui, les objets en corail produits à Trapani sont extrêmement rares et très recherchés. Ils se trouvent dans les collections des plus grands musées du monde, tels que le Metropolitan Museum de New York et le Museo Nazionale di Napoli.




