Femme de profil
Les œuvres d’Odilon Redon occupent une place singulière dans l’histoire de l’art. Elles donnent l’impression d’évoluer continuellement, comme des formes en transformation dans l’espace de la toile. Une figure peut se métamorphoser en fleur, en éclat coloré ou en simple trace lumineuse. Cette capacité de mutation confère aux images de Redon une vitalité particulière, la même qu’elles possédaient à l’état d’idée dans l’imaginaire du peintre.
« Au centre de mon œuvre – écrivait l’artiste – il y a une petite porte qui s’ouvre sur un mystère. » Dans le cas de notre tableau, cette « petite porte » s’ouvre sur un profil féminin, qui semble émerger comme un pistil au centre d’un grand coquelicot. Les visages de Redon sont presque toujours des profils : partiellement reconnaissables, ils demeurent enveloppés de mystère, comme si nous ne pouvions en sonder qu’une infime portion. Une œuvre comparable à la nôtre par son sujet et sa composition est Fleur illuminée, conservée au Staatliche Museen de Berlin et datée vers 1900. Même profil inscrit dans une fleur ; on y retrouve également le motif de la coiffe, récurrent dans les œuvres de Redon de la première décennie du XXe siècle, appliqué à des visages féminins comme masculins, ainsi dans Moine lisant (ou Alsace), conservé au Kunstmuseum de Winterthur, en Suisse.
La comparaison avec ces œuvres, outre qu’elle permet de dater notre tableau des cinq premières années du siècle, montre aussi combien Redon est présent dans les plus prestigieuses collections du monde. Son œuvre est représentative du symbolisme français, dont il devint l’une des figures majeures grâce au livre de Joris-Karl Huysmans, À Rebours (1884), texte fondateur du mouvement. Le protagoniste, le raffiné Des Esseintes, se retire dans sa villa loin de la ville, plongé dans un univers artificiel où les œuvres de Redon, aux côtés de celles de Gustave Moreau, nourrissent son imagination et le consolent par leur beauté.
L’œuvre provient de la collection du marchand Roger Imbert, où elle entra en 1930. Elle y côtoyait deux autres œuvres de Redon, Vase de fleurs et l’huile sur carton Les Yeux clos, toutes deux issues de la collection de Robert de Domecy, grand ami et mécène de l’artiste. Le Musée d’Orsay conserve aujourd’hui les splendides panneaux décoratifs que Redon réalisa pour la salle à manger du château de Domecy-sur-le-Vault. Il est fort probable que cette œuvre provienne, avec les deux autres, de cette même prestigieuse collection.




