Parfums sacrés
En 1903, l’écrivain belge Hector Fleischmann se promenait dans les rues de Paris lorsque, arrivé rue Bonaparte, il s’arrêta devant la vitrine d’un marchand de tableaux. Ce qui attira son attention furent deux œuvres de Pierre Amédée Marcel Béronneau. L’une d’elles, intitulée Parfums sacrés, représentait une femme fatale de profil, richement parée de bijoux, tendant devant elle un encensoir d’où s’élèvent de suaves vapeurs parfumées. Bien que brève, la description de Fleischmann semble correspondre étroitement à notre peinture. Concluant son évocation, il remarqua : « Cette peinture révèle en son auteur un tempérament supérieur de visionnaire. ».
« Visionnaire » est en effet l’un des adjectifs qui caractérisent le mieux Béronneau et son œuvre, où la figure de la femme fatale occupe une place centrale et récurrente, souvent incarnée par une Salomé drapée de diadèmes et de vêtements aux accents orientalistes. Attiré par l’art somptueux, les mythes lointains et les thèmes religieux, ainsi que par des atmosphères fantastiques et exotiques, Béronneau figure parmi les interprètes marquants du symbolisme français et compte parmi les élèves les plus éminents de Gustave Moreau (1826-1898). Parfums sacrés révèle à la fois l’influence de Moreau et l’indépendance de Béronneau. Si la matière picturale précieuse, faite de touches minutieuses qui définissent avec une précision d’orfèvre la structure complexe du couvre-chef féminin, rappelle la manière de Moreau, les tonalités violacées et rosées, le fond indéterminé ainsi que le traitement des volumes sont proprement béronneaniens. Le profil évoque la portraiture italienne du Quattrocento, notamment celle de Piero del Pollaiolo. Les atmosphères médiévalisantes et la fascination pour la peinture italienne des débuts de la Renaissance sont caractéristiques du symbolisme français, qui projetait sur cette époque lointaine un mystère et une séduction poétique absents de la société moderne. Dans le même temps, la forme Art nouveau de l’encensoir rappelle les céramiques réalisées dans le sud de la France par Clément Massier (1845-1917).
Né à Bordeaux en 1869, Pierre Amédée Marcel Béronneau entreprit sa formation artistique à l’École municipale des Beaux Arts de sa ville natale. En 1890, il s’installa à Paris et, deux ans plus tard, s’inscrivit à l’École Nationale des Arts Décoratifs. Ces années furent décisives pour la culture française. Depuis près d’une décennie, le symbolisme gagnait progressivement l’intelligentsia, proposant une alternative esthétique à la trivialité perçue de la vie moderne. Après une première période d’apprentissage auprès d’Eugène Thirion (1839 à 1910), Béronneau entra dans l’atelier de Gustave Moreau, figure centrale de la peinture symboliste. Le jeune artiste gagna rapidement l’estime de son maître en associant la rigueur académique à un intérêt raffiné pour l’art italien du XVe siècle. L’influence de Moreau, clairement perceptible dans les surfaces précieuses et l’imaginaire mythologique de Béronneau, devint un élément déterminant de son style, qu’il sut toutefois réinterpréter avec une plus grande solidité formelle et une présence volumétrique plus affirmée.
Béronneau fit ses débuts au Salon des Artistes Français en 1895. Deux ans plus tard, en 1897, il participa au dernier Salon de la Rose+Croix organisé par Joséphin Péladan (1858 à 1918), écrivain, critique et occultiste, qui prônait un renouveau de l’art spirituel et idéaliste. À cette occasion, Béronneau exposa Orphée, l’une de ses compositions les plus ambitieuses, représentant la descente du héros thrace aux enfers et révélant son aptitude pour les sujets mythologiques complexes. Au tournant du siècle, Béronneau s’imposa parmi les représentants remarqués du symbolisme français. La finesse de sa technique, son goût pour le détail somptueux et le pouvoir évocateur de son traitement du mythe et de la légende contribuèrent à définir le caractère singulier de son œuvre. Aujourd’hui, ses peintures sont conservées dans plusieurs collections publiques françaises, notamment au Musée du Louvre, au Musée des Beaux Arts de Bordeaux et au Musée des Beaux Arts de Marseille, témoignant de la reconnaissance durable de sa contribution à la peinture symboliste.




