Étienne Levasseur
Paire de meubles d'appui, Paris, vers 1770-1780
Placage d'ébène, marqueterie Boulle d'écaille de tortue caouanne et de tortue à écailles imbriquées, laiton et bronze ciselé et doré
H. 98 cm ; L. 77,5 cm ; P. 41,5 cm
H. 38 5/8 in ; W. 30 1/2 in ; D. 16 3/8 in
H. 38 5/8 in ; W. 30 1/2 in ; D. 16 3/8 in
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André-Charles Boulle comme modèle Cette paire de meubles d'appui est une adaptation personnelle par Étienne Levasseur des cabinets sur piètement en marqueterie réalisés par André-Charles Boulle vers 1700. Parmi les...
André-Charles Boulle comme modèle
Cette paire de meubles d'appui est une adaptation personnelle par Étienne Levasseur des cabinets sur piètement en marqueterie réalisés par André-Charles Boulle vers 1700. Parmi les rares cabinets encore aujourd'hui conservés figure la paire centrée de la figure de Louis XIV au musée du Louvre (OA 5468). Notre paire s'inspire très probablement de cabinets tels que celui conservé au Victoria and Albert Museum, dans la collection Jones (1118.1882.1-2), lui-même séparé de son piètement et transformé en meuble d'appui. Notre paire présente le même schéma ornemental : en façade, un petit vantail central en ressaut est souligné d'une riche parure de bronzes dorés qui semble prolonger les rinceaux marquetés. Les marqueteries centrales, reprenant les motifs caractéristiques des dessins d'André-Charles Boulle, sont d'ailleurs très certainement des réemplois de l'atelier de l'ébéniste du XVIIe siècle.
Cette paire illustre la renaissance que connaît l'œuvre de Boulle sous le règne de Louis XVI, directement liée à l'essor du néoclassicisme. Ce vif regain d'intérêt entraîne une nouvelle orientation dans la production de mobilier parisien dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Étienne Levasseur se forme ainsi chez un des fils d'André-Charles Boulle, du même nom que son père et surnommé « Boulle de Sève ». Il s'installe comme ouvrier privilégié rue du Faubourg-Saint-Antoine, à l'enseigne du « Cadran bleu ». Après avoir épousé la fille d'un ébéniste, il acquiert la maîtrise dans les conditions de faveur accordées aux gendres de maître, le 2 avril 1767. Sous le règne de Louis XVI, Levasseur consacre une partie de son activité à copier et à réparer les marqueteries de Boulle. La Cour lui commande des ouvrages destinés aux châteaux de Versailles et de Saint-Cloud et il réalise d'importants travaux pour Mesdames Adélaïde et Victoire au château de Bellevue, ou encore pour de riches amateurs tels que le fermier général Mulot de Pressigny. La production de meubles en marqueterie Boulle de son atelier se poursuit jusqu'à la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe, par l'intermédiaire de son fils, puis de son petit-fils.
Une interprétation d'Étienne Levasseur
Si Étienne Levasseur s'inspire des œuvres d'André-Charles Boulle, la conception de cette paire de meubles d'appui lui est personnelle. Fidèle au style néoclassique contemporain, elle ne présente plus les pattes de lion feuillagées ni le cadre à multiples moulures, particulièrement baroques, du cabinet de Boulle du Victoria and Albert Museum précité, mais des moulurations droites et des équerres d'angle. Ces équerres d'angle sont cependant inspirées de celles des bas d'armoire de Boulle dits « des Saisons », conservés au château de Versailles (V 2318 à 2321). À la différence des meubles de Boulle, ces meubles d'appui ne présentent plus de tiroirs, mais un vantail dévoilant des tablettes sur crémaillères. Le vantail ne correspond plus au panneau en ressaut, comme chez Boulle, mais englobe le panneau central et les panneaux latéraux droits, et pivote sur le bord externe du bas d'armoire grâce à des charnières dissimulées sur les champs inférieur et supérieur. De même, tandis que les cabinets de Boulle ne sont en général pas surmontés de ceinture, cette paire de meubles d'appui simule ici un faux tiroir. Si les panneaux de marqueterie centraux sont probablement des réemplois du XVIIe siècle, les frises de canaux et tigettes évoquent les frises néoclassiques du XVIIIe siècle. Enfin, à la différence des cabinets de Boulle, les faces latérales du meuble sont dépourvues de toute marqueterie et revêtues d'un placage d'ébène appliqué d'un haut-relief figurant le masque d'Hercule coiffé de la peau du lion de Némée. Ce masque, qui n'appartient pas au répertoire d'André-Charles Boulle, est de conception moderne.
Les lignes sobres et élégantes de cette paire de meubles d'appui n'ont en outre rien des silhouettes baroques des meubles de Boulle et pourraient même révéler une certaine influence de Jean-Henri Riesener. À la manière des meubles de Boulle séparés de leur piètement au XVIIIe siècle, recouverts d'un marbre et posés sur un socle moderne, Étienne Levasseur fait reposer le corps de ces meubles d'appui sur une plateforme légèrement débordante, dont les angles sont marqués par des pieds en ressaut appliqués d'une rosace. Celle-ci s'appuie sur quatre pieds en limaçon, modèle utilisé par Boulle pour de nombreuses consoles ou commodes. Le dessin de ce type de socles, que l'on retrouve sur la plupart des cabinets du XVIIe siècle transformés en meubles d'appui sous Louis XVI, dont celui du Victoria and Albert Museum précité, était souvent réalisé par des marchands merciers.
Le rôle du marchand mercier Claude-François Julliot
La production des meubles de Levasseur inspirés de l'œuvre d'André-Charles Boulle est souvent réalisée en collaboration avec le marchand mercier Claude-François Julliot. À la tête de l'un des plus importants commerces de merciers de Paris, rue Saint-Honoré, il est l'un des premiers marchands à entreprendre l'exécution de meubles inspirés de modèles du Grand Siècle. Il se spécialise ainsi dans les « tableaux en pierre de Florence et des meubles de marqueterie de boulle et autres soigneusement faits sur le dessin et gout d'ornement de cet habile artiste » (Lugt 2740, vente après décès de l'épouse de Julliot, 20 novembre 1777, « Précis » du catalogue, p. 5). Claude-François Julliot fait alors appel à Levasseur, soit pour réparer des meubles originaux de Boulle, soit pour en créer de nouveaux à partir de réemplois de marqueteries anciennes, probablement comme les panneaux centraux de notre paire de meubles d'appui. Dans le catalogue de la vente après décès de l'épouse du mercier, en 1777, sont d'ailleurs décrits sous le n° 729 deux panneaux de marqueterie en première partie, ornés d'appliques en bronze représentant Apollon et Daphné et Apollon et Marsyas, d'époque Louis XIV, destinés à être réemployés par Julliot. Dans l'inventaire après décès préalable à cette vente, un chapitre de la prisée des marchandises est dédié aux modèles de bas d'armoire. Y sont notamment décrits trois anciens cabinets de Boulle (n° 629, 630, 642) et plusieurs bas d'armoire à une, deux ou trois portes, pleines ou vitrées (n° 628, 632, 641, 656, 657, 658), parmi lesquels on identifie le modèle de la bibliothèque à trois portes de Levasseur conservée à la Wallace Collection (F388).
Une déclinaison en plusieurs modèles
Notre paire de meubles d'appui se décline en d'autres versions, qui sont de pures créations du XVIIIe siècle. Une paire de meubles d'appui comparable, entièrement réalisée sous Louis XVI, appartenait à la collection Champalimaud et a été vendue chez Christie's à Londres le 7 juillet 2005, lot 125. Parés en façade de contreparties de cuivre pour l'un et d'étain pour l'autre, ces meubles sont identiques à ceux de la collection de Léon Levy, vendus chez Sotheby's à Paris le 2 octobre 2008, lot 61. Ils avaient d'ailleurs été rapprochés d'un ensemble de « quatre bas d'armoire à l'antique, à un abattant plaqué en marqueterie Boulle, fond d'ébène, garni en bronze doré d'or moulu », inventoriés en 1796 dans le petit salon d'hiver du château de Méréville, qui appartint jusqu'à sa mort au marquis de Laborde.
Probablement composée de réemplois du XVIIe siècle et d'une grande fidélité aux dessins d'André-Charles Boulle, notre paire de meubles d'appui demeure le meilleur exemple du syncrétisme entre le baroque du Grand Siècle et le néoclassicisme du siècle des Lumières. C'est par passion pour ces deux siècles de l'histoire de France que le collectionneur bolivien Jaime Ortiz-Patiño l'acquit dans les années 1960 pour sa demeure de Genève.
Cette paire de meubles d'appui est une adaptation personnelle par Étienne Levasseur des cabinets sur piètement en marqueterie réalisés par André-Charles Boulle vers 1700. Parmi les rares cabinets encore aujourd'hui conservés figure la paire centrée de la figure de Louis XIV au musée du Louvre (OA 5468). Notre paire s'inspire très probablement de cabinets tels que celui conservé au Victoria and Albert Museum, dans la collection Jones (1118.1882.1-2), lui-même séparé de son piètement et transformé en meuble d'appui. Notre paire présente le même schéma ornemental : en façade, un petit vantail central en ressaut est souligné d'une riche parure de bronzes dorés qui semble prolonger les rinceaux marquetés. Les marqueteries centrales, reprenant les motifs caractéristiques des dessins d'André-Charles Boulle, sont d'ailleurs très certainement des réemplois de l'atelier de l'ébéniste du XVIIe siècle.
Cette paire illustre la renaissance que connaît l'œuvre de Boulle sous le règne de Louis XVI, directement liée à l'essor du néoclassicisme. Ce vif regain d'intérêt entraîne une nouvelle orientation dans la production de mobilier parisien dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Étienne Levasseur se forme ainsi chez un des fils d'André-Charles Boulle, du même nom que son père et surnommé « Boulle de Sève ». Il s'installe comme ouvrier privilégié rue du Faubourg-Saint-Antoine, à l'enseigne du « Cadran bleu ». Après avoir épousé la fille d'un ébéniste, il acquiert la maîtrise dans les conditions de faveur accordées aux gendres de maître, le 2 avril 1767. Sous le règne de Louis XVI, Levasseur consacre une partie de son activité à copier et à réparer les marqueteries de Boulle. La Cour lui commande des ouvrages destinés aux châteaux de Versailles et de Saint-Cloud et il réalise d'importants travaux pour Mesdames Adélaïde et Victoire au château de Bellevue, ou encore pour de riches amateurs tels que le fermier général Mulot de Pressigny. La production de meubles en marqueterie Boulle de son atelier se poursuit jusqu'à la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe, par l'intermédiaire de son fils, puis de son petit-fils.
Une interprétation d'Étienne Levasseur
Si Étienne Levasseur s'inspire des œuvres d'André-Charles Boulle, la conception de cette paire de meubles d'appui lui est personnelle. Fidèle au style néoclassique contemporain, elle ne présente plus les pattes de lion feuillagées ni le cadre à multiples moulures, particulièrement baroques, du cabinet de Boulle du Victoria and Albert Museum précité, mais des moulurations droites et des équerres d'angle. Ces équerres d'angle sont cependant inspirées de celles des bas d'armoire de Boulle dits « des Saisons », conservés au château de Versailles (V 2318 à 2321). À la différence des meubles de Boulle, ces meubles d'appui ne présentent plus de tiroirs, mais un vantail dévoilant des tablettes sur crémaillères. Le vantail ne correspond plus au panneau en ressaut, comme chez Boulle, mais englobe le panneau central et les panneaux latéraux droits, et pivote sur le bord externe du bas d'armoire grâce à des charnières dissimulées sur les champs inférieur et supérieur. De même, tandis que les cabinets de Boulle ne sont en général pas surmontés de ceinture, cette paire de meubles d'appui simule ici un faux tiroir. Si les panneaux de marqueterie centraux sont probablement des réemplois du XVIIe siècle, les frises de canaux et tigettes évoquent les frises néoclassiques du XVIIIe siècle. Enfin, à la différence des cabinets de Boulle, les faces latérales du meuble sont dépourvues de toute marqueterie et revêtues d'un placage d'ébène appliqué d'un haut-relief figurant le masque d'Hercule coiffé de la peau du lion de Némée. Ce masque, qui n'appartient pas au répertoire d'André-Charles Boulle, est de conception moderne.
Les lignes sobres et élégantes de cette paire de meubles d'appui n'ont en outre rien des silhouettes baroques des meubles de Boulle et pourraient même révéler une certaine influence de Jean-Henri Riesener. À la manière des meubles de Boulle séparés de leur piètement au XVIIIe siècle, recouverts d'un marbre et posés sur un socle moderne, Étienne Levasseur fait reposer le corps de ces meubles d'appui sur une plateforme légèrement débordante, dont les angles sont marqués par des pieds en ressaut appliqués d'une rosace. Celle-ci s'appuie sur quatre pieds en limaçon, modèle utilisé par Boulle pour de nombreuses consoles ou commodes. Le dessin de ce type de socles, que l'on retrouve sur la plupart des cabinets du XVIIe siècle transformés en meubles d'appui sous Louis XVI, dont celui du Victoria and Albert Museum précité, était souvent réalisé par des marchands merciers.
Le rôle du marchand mercier Claude-François Julliot
La production des meubles de Levasseur inspirés de l'œuvre d'André-Charles Boulle est souvent réalisée en collaboration avec le marchand mercier Claude-François Julliot. À la tête de l'un des plus importants commerces de merciers de Paris, rue Saint-Honoré, il est l'un des premiers marchands à entreprendre l'exécution de meubles inspirés de modèles du Grand Siècle. Il se spécialise ainsi dans les « tableaux en pierre de Florence et des meubles de marqueterie de boulle et autres soigneusement faits sur le dessin et gout d'ornement de cet habile artiste » (Lugt 2740, vente après décès de l'épouse de Julliot, 20 novembre 1777, « Précis » du catalogue, p. 5). Claude-François Julliot fait alors appel à Levasseur, soit pour réparer des meubles originaux de Boulle, soit pour en créer de nouveaux à partir de réemplois de marqueteries anciennes, probablement comme les panneaux centraux de notre paire de meubles d'appui. Dans le catalogue de la vente après décès de l'épouse du mercier, en 1777, sont d'ailleurs décrits sous le n° 729 deux panneaux de marqueterie en première partie, ornés d'appliques en bronze représentant Apollon et Daphné et Apollon et Marsyas, d'époque Louis XIV, destinés à être réemployés par Julliot. Dans l'inventaire après décès préalable à cette vente, un chapitre de la prisée des marchandises est dédié aux modèles de bas d'armoire. Y sont notamment décrits trois anciens cabinets de Boulle (n° 629, 630, 642) et plusieurs bas d'armoire à une, deux ou trois portes, pleines ou vitrées (n° 628, 632, 641, 656, 657, 658), parmi lesquels on identifie le modèle de la bibliothèque à trois portes de Levasseur conservée à la Wallace Collection (F388).
Une déclinaison en plusieurs modèles
Notre paire de meubles d'appui se décline en d'autres versions, qui sont de pures créations du XVIIIe siècle. Une paire de meubles d'appui comparable, entièrement réalisée sous Louis XVI, appartenait à la collection Champalimaud et a été vendue chez Christie's à Londres le 7 juillet 2005, lot 125. Parés en façade de contreparties de cuivre pour l'un et d'étain pour l'autre, ces meubles sont identiques à ceux de la collection de Léon Levy, vendus chez Sotheby's à Paris le 2 octobre 2008, lot 61. Ils avaient d'ailleurs été rapprochés d'un ensemble de « quatre bas d'armoire à l'antique, à un abattant plaqué en marqueterie Boulle, fond d'ébène, garni en bronze doré d'or moulu », inventoriés en 1796 dans le petit salon d'hiver du château de Méréville, qui appartint jusqu'à sa mort au marquis de Laborde.
Probablement composée de réemplois du XVIIe siècle et d'une grande fidélité aux dessins d'André-Charles Boulle, notre paire de meubles d'appui demeure le meilleur exemple du syncrétisme entre le baroque du Grand Siècle et le néoclassicisme du siècle des Lumières. C'est par passion pour ces deux siècles de l'histoire de France que le collectionneur bolivien Jaime Ortiz-Patiño l'acquit dans les années 1960 pour sa demeure de Genève.
